Une poignée de main peut elle déclencher une guerre ?

L’attention du monde entier est captée par la poignée de main échangée entre Macron et Trump. Du moins, si l’on en croit l’effervescence autour de cet événement. Macron lui même a réagi à ce sujet, indiquant qu’il s’agissait d’un symbole, selon lequel la France n’allait rien lâcher face aux Etats Unis. Alors, évidemment, c’est plutôt marrant à regarder, surtout lorsque l’on voit que Trump n’en est pas à son coup d’essai. Le président américain semble avoir un clair problème avec les poignées de main. Avec la notion de secret défense, aussi. Mais c’est une autre histoire.

J’étais particulièrement déçu de ne pas voir pleuvoir les analyses comportementales cherchant à nous expliquer la psychologie de Trump au travers de cette poignée de main (Internet, tu me déçois), alors j’ai décidé de prendre les choses en mains en me vautrant allégrement dans l’exagération en essayant de réponse à la question suivante : une poignée de main peut-elle déclencher une guerre ?

On pourrait relever le fait que la question est stupide, et que la réponse est évidemment négative. Mais si cela suffit à l’éluder, je n’ai plus rien à dire et c’est dommage. Alors partons d’un exemple concret, celui donné par les Marx Brothers dans La soupe au canard : (C’est à partir de 0’40s pour les impatients)

On y voit Rufus Firefly, dirigeant du pays de Freedonia, s’imaginer que son interlocuteur, ambassadeur de Sylvania, puisse lui refuser sa main tendue en signe d’amitié entre leurs pays. Devant cet affront virtuel, son esprit s’échauffe et il gifle le malheureux ambassadeur bien surpris. Sans attendre, celui ci déclare la guerre entre leurs pays. C’est un film très marrant, si vous ne l’avez pas vu, vous devriez le regarder.

Alors, j’ai peut-être menti en parlant d’exemple concret. A ma décharge, cependant, quelqu’un de bien plus malin que moi l’utilise aussi, dans un livre nommé Honor, symbols and war, publié par Barry O’Neill en 2001. Dans ce livre, fortement imprégné de théorie des jeux et de dilemme du prisonnier, l’auteur démontre efficacement que les symboles ne relèvent pas seulement de l’abstrait et doivent être pris en compte au même titre que des éléments matériels en politique internationale, en particulier lorsque la question de la guerre se pose. La question n’est pas nouvelle, mais cette étude à le mérite d’apporter des éléments solides à l’étude du symbolisme en relations internationales. Symboles et guerre sont très fortement liés, que ce soit au plan politique, stratégique ou tactique. Déjà, c’est souvent en temps de guerre que naissent des symboles, en raison des fortes émotions qu’elle cause.

Mais, voilà, une guerre peut elle découler d’une émotion blessée, après, disons, une poignée de main humiliante, au hasard ?

Pour T. Lindemann, « Il n’y pas de raison de penser que les décideurs politiques sont totalement désocialisés et insensibles aux considérations morales. L’homo strategicus pur est une fiction de la théorie des jeux. La guerre est loin d’être un moyen banalisé »*. Au niveau politique, l’humiliation, ou du moins ce qui est perçu comme tel, est un élément du déclenchement de certaines crises. Ce n’est pas la seule, loin de là, mais la largesse que permet le terme le rend utilisable aisément. Par exemple, l’affaire du Trent, en 1861, où l’arrestation d’un navire britannique par les troupes confédérées a failli mener à la guerre deux pays qui n’avaient pas de raisons matérielles immédiates de se battre. Ou, plus tôt, la seconde guerre de l’Opium, déclenchée à la suite d’une nouvelle interdiction du commerce d’opium en Chine par l’empereur qui est perçu comme un « affront à son honneur » par la reine Victoria. Il est évident que la guerre avait des causes bien plus profondes que le simple honneur royal, il n’empêche que la mention de celui-ci implique qu’il puisse être pertinent. Et donc permet d’en conclure qu’en politique internationale, il faut savoir garder la face ou risquer de perdre gros. Une guerre peut être un moyen de regagner sa face, comme autrefois le duel : ça peut être aussi le pari sur la résurrection (gambling for resurrection) décrit par Down et Rocke.

Cette notion de face renvoie au concept d’Irving Goffman qu’il définit comme étant « la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier »**. La face, c’est une image de soi que l’on veut renvoyer aux autres. En politique internationale, elle présente deux facettes au moins. L’une d’elle est l’image que le dirigeant veut renvoyer de lui, et la seconde est celle qu’il veut renvoyer de son pays, ou plus généralement celle que son pays veut renvoyer. C’est en quelque sorte une face nationale.

Avec cette notion d’humiliation et de face, on touche à la question de la reconnaissance. La théorie de la reconnaissance est originellement développée notamment par Honneth, dans la lignée de Hegel. En relations internationales, T. Lindemann a particulièrement développé cette approche centrée sur la reconnaissance. Pour Axel Honneth, cela repose sur l’idée que la justesse d’un rapport social n’est pas seulement affaire de répartition matérielle des biens, mais aussi dépendante de la façon dont les sujets se reconnaissent entre eux. Pour Lindemann, cette idée peut être transposée à l’international, de manière plurielle. La première de ces manières est interne : c’est l’exemple d’un dirigeant en quête de reconnaissance interne qui va s’aventurer dans une guerre pour s’en orner des lauriers. On peut penser à Bill Clinton, empêtré dans l’affaire Lewinski, qui se tourne vers l’ex-Yougoslavie, par exemple. Cette facette est de moindre importance pour notre propos.

La deuxième manière est externe : c’est un pays qui s’estime humilié, non-reconnu à l’international. C’est un écart ressenti entre l’image perçue et l’image revendiquée. Cela ne mène évidemment pas directement à la guerre, mais la figure guerrière est une figure vengeresse, héroïque et virile. Tout un ensemble de facteurs qui poussent à percevoir la guerre positivement. Cette composante externe peut aussi être celle du dirigeant qui ne se sent pas reconnu à l’international.
Le déni de reconnaissance du dirigeant est sans doute de moindre importance aujourd’hui : l’État n’est plus autant personnalisé qu’avant. Et pourtant, la Corée du Nord constitue un cas où la personnalité de son dirigeant est d’une importance capitale. Alors qu’il souhaitait désespérément rencontrer Xi Jinping pour obtenir la crédibilité qui découle d’une telle entrevue, on l’a vu faire monter la pression sur la question du nucléaire. La quête de reconnaissance internationale des dirigeants ne s’est pas évaporée avec l’absolutisme. Si l’on prend l’exemple d’une autre crise nucléaire, celle de Cuba, on voit l’importance de la personnalité de Kennedy dans la gestion d’une crise que certains historiens voient comme n’ayant pas vraiment lieu d’être. Mais la quête de virilité de Kennedy se confond aussi avec l’image nationale américaine.

Il est évident que cette face n’est pas négligeable, on la retrouve même dans la dissuasion nucléaire. C’est d’abord la quête de l’arme nucléaire elle même, comme garantie d’un statut et d’un prestige : le programme nucléaire français s’est nourri de cette idée. Mais ensuite, c’est aussi une justification de la riposte. Imaginons que Moscou décide de frapper Berlin en 1958. Quelle serait la réaction des USA ? Évidemment, on ne le sait pas. La riposte supposerait de risquer de perdre Washington pour une ville allemande. Mais la non-riposte supposerait d’afficher au monde l’image d’un État qui n’est pas prêt à faire l’usage de la bombe. Une image rassurante, certes, mais aussi dangereuse. Il est évident que puisque la question de la dissuasion nucléaire se nourrit essentiellement du conditionnel, on ne peut tirer de conclusion sur le rôle de la face dans le débat. Objectivement, il est minimal, ou en tout cas immensément moindre que l’exigence de protection du sanctuaire. Enfin, je m’égare. A la base, on parlait de poignée de mains, et il faut reconnaître que l’escalade a été rapide.

Revenons en donc aux menus détails de la diplomatie, comme les poignées de main, ou les pantalons trop longs. Mais si, vous voyez de quoi je parle ! Ce pantalon trop long que portait F. Hollande le jour des commémorations du D-Day en 2014. Si le détail a été relativement inaperçu en France, il a été moqué internationalement. De manière générale, le détail est travaillé de manière justement à éviter de passer pour un plouc à l’international. C’est tout le rôle du protocole, qui régit à la fois les relations interpersonnelles des dirigeants, mais s’inquiète aussi de l’image du pays en lui-même. La question reste de savoir quel est l’impact réelle de ces petits humiliations lorsque l’on est une grande puissance.

Sur cette question de l’humiliation et de perte de face, deux ouvrages me paraissent intéressants. Le premier est celui écrit en 2014 par Bertrand Badie, Le temps des humiliés, où l’auteur évoque l’importance de la quête de l’humiliation et des blessures morales, parfois anciennes, dans les relations internationales actuelles. L’humiliation de certains Etats, notamment les anciens pays colonisés, mais aussi ceux que l’on qualifie de « déviants », est le produit d’un système international dominé par certains Etats occidentaux qui en maîtrise les codes. Plus encore, elle est aussi productrice d’un système international humiliant. Selon Badie, «la maîtrise de l’amour-propre en relations internationales est l’antichambre de la vraie modernité », signe du caractère essentiel des émotions d’ordre personnel dans le système international.

Le second, publié en 2012, s’apparente à une étude de cas menée par le chinois Zheng Wang sur l’importance de la mémoire du siècle de l’humiliation dans la politique étrangère chinoise. Never forget national humiliation évoque l’importance fondamentale de l’humiliation dans le rapport de la Chine au monde. Le propos de l’auteur est d’expliquer le rapport au monde de la Chine en fonction du rapport que sa population à envers le monde, et en fonction de sa mémoire, une mémoire qu’elle a choisie et construite sur l’humiliation, en raison de son sentiment d’exceptionnalité bafouée par les puissances étrangères. En somme, le futur de la Chine se trouve dans sa mémoire, et ce qu’elle choisit d’en faire. Pour l’instant, elle choisit de mettre en scène cette revanche de l’humiliation, en n’en tolérant aucune. Ce qui mène sur une piste glissante où l’incident diplomatique peut s’envenimer en dépit des circonstances matérielles qui n’incitent pas forcément à la guerre.

Alors, évidemment, on s’éloigne énormément de la question de départ qui était de savoir si une poignée de main peut déclencher une guerre. Il est évident que celle-ci ne le peut pas. Cela étant, l’histoire de la relation sino-soviétique montre l’importance que peut prendre l’humiliation personnelle : lorsque Mao se rend en URSS pour la première fois en 1949, il est accueilli à la gare « seulement » par Molotov, loin d’être dans les bonnes grâces de Staline. Une façon d’exprimer le peu d’importance que Staline accordait à la Chine, et particulièrement à Mao, à qui il reprochait de n’avoir que peu suivi ses directives durant la Seconde Guerre Mondiale. La relation sino-soviétique se dégrade encore plus avec l’épisode de la piscine : en 1953, Mao accueille Kroutchev en Chine et organise des pourparlers… dans sa piscine***. Kroutchev, ne sachant que très mal nager, se ridiculise en entrant dans la piscine en slip de bain et avec une bouée. Ajoutez à cela les torrents d’insultes que vont s’échanger les deux hommes, et vous avez un cocktail explosif. Cette humiliation personnelle est purement volontaire. Mao veut se « venger » de Kroutchev qui n’aurait pas respecté la mémoire de Staline, et donc le communisme de manière générale. Cet événement, anecdotique, ne fait qu’envenimer la relation sino-soviétique, qui va progressivement mener à une rupture, puis à un conflit armé.

De manière plus générale, le geste de la poignée de main s’inscrit uniquement dans la relation interpersonnelle entre deux dirigeants, et emporte peu d’effets politiques, à moins, bien sûr, qu’on refuse de la serrer… Le symbole de la poignée de main est, il est vrai, un symbole fort en diplomatie. On se souvient évidemment de celle entrer Yasser Arafat et Yitzhak Rabin sous les yeux de Bill Clinton. Elle emporte avec elle un imaginaire positif, celui de la réconciliation notamment. En termes symboliques, on touche à quelque chose de très fort.

D’autant plus fort si on prend en compte l’imaginaire viril qu’elle porte : il m’est avis que celui ci est particulièrement fort chez Trump. Là encore, l’imaginaire viril est teinté d’un symbolisme guerrier. La guerre n’est pas virile, c’est la virilité qui est guerrière, pour J. Goldstein****. Cet aspect de virilité dans les relations internationales est un aspect encore sous-évalué, il me semble. Dans le cas des études stratégiques, on s’intéresse souvent à la virilité au niveau tactique, celle des soldats, mais il est rare de voir son étude monter au niveau stratégique, voir politique. On trouve quand même des exemples intéressants et étudiés : le néo-conservatisme américain, par exemple, pour qui la négociation avec l’adversaire est une considérée comme efféminée. Sur ce point, je vous renvoie vers Traiter avec le diable ? de Pierre Grosser, qui développe ces questions. Les traiter serait s’éloigner encore plus de mon sujet de départ, que j’ai, en toute honnêteté, déjà dépassé depuis longtemps. Si vous deviez me noter, il y a longtemps que je serais hors-sujet.

Pour enfin conclure, une poignée de main, ce n’est évidemment pas suffisant. Mais cela étant, le symbolisme est un élément capital en relations internationales, et si l’on ne part pas en guerre pour seulement ça, c’est parce que parfois le symbole n’est simplement pas assez fort. Cela étant, le cas imaginé par les Marx Brothers n’est pas forcément loin d’être réaliste. Dans un contexte explosif, comme c’est le cas dans le film, le jeu prend un caractère symbolique très fort.

Donc, une poignée de main peut-elle déclencher une guerre ? Non. Par contre, elle peut occuper mon samedi.

* Thomas Lindemann et Julie Saada, « Théories de la reconnaissance dans les relations internationales », Cultures & Conflits [En ligne], 87 | Automne 2012, mis en ligne le 26 décembre 2012, consulté le 26 mai 2017. URL : http://conflits.revues.org/18461
** Irving Goffman, Les rites d’interaction, p.9
*** Mao était un excellent nageur, qui nageait plusieurs kilomètres par jour. Il s'était d'ailleurs fait construire une piscine dans sa résidence. C'était l'anecdote inutile du jour.
**** Joshua Goldstein, War and gender, Cambridge University Press, 2001, 523 p. Sérieusement, lisez ce bouquin, c'est une super introduction aux questions de genre si vous êtes portés sur les études stratégiques
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