Fallait-il laisser parler Philippot ?

L’évènement ne fait pas la une, et en même temps c’est normal : mardi soir, Florian Philippot, député européen, vice-président du FN, et probablement Seigneur Sith était invité par l’association Sciences Po TV à s’exprimer devant une assemblée d’élèves et face à un contradicteur en la personne de Matthias Fekl. Le cadre était celui du Grand Oral, auquel furent déjà conviées plusieurs personnalités politiques. Pour faire court, la soirée devait se dérouler ainsi : un étudiant de Sciences Po présentait Florian Philippot en des termes humoristiques et critiques bien que courtois, avant que ne s’ouvre un débat sur la question du libre-échange, et que la salle puisse poser ses questions. Une ambiance sympathique, à tel point qu’on oublierait presque que l’on a affaire à un homme d’extrême droite, que de terribles fascistes de gauche tendance anarchiste[1], lvl 99 au jeu du FN, sont venus perturbés. L’action était organisée par le SAG, dont le communiqué est disponible ici, et a fonctionné d’une manière que l’on n’avait pas osé imaginer[2] : la conférence a été annulée. Après 1h de sit-in devant l’amphithéâtre, la direction s’est résignée et a annulé l’évènement.

Un évènement moins calme qu’il n’en a eu l’air, d’ailleurs. Quelques insultes ont fusés à l’encontre des manifestants, quelques doigts bien haut levés, sans doute pour se gratter quelque endroit inaccessible ou que sais-je encore, et même une brève altercation lorsque qu’armé de son parapluie vengeur, un soutien de Philippot n’écoutant que son courage a tenté de s’en prendre aux étudiants effectuant une action pacifique. Et puis, de nombreuses critiques, aussi, qui elles, peuvent s’entendre. J’entends les exposer, et essayer d’y répondre, avec mes idées et mes mots, c’est à dire de façon lacunaire mais sincère.

Alors fallait-il laisser parler Philippot ? L’argument le plus simple, si simple qu’il ne traduit même pas un véritable raisonnement, est qu’il fallait le laisser parler parce que c’est la démocratie. Certes, cela s’entend, même si cela se rapproche beaucoup de l’idée selon laquelle il faut bien le faire, puisque, hé, on a tout le temps fait comme ça. Mais ce n’est pas faux. La démocratie suppose la liberté d’opinion et d’expression. Alors, certes, certes, je pourrais objecter que ceux qui nous juge si forts approuvent ou ne désapprouvent pas avec autant de vigueur l’instauration du délit d’apologie du terrorisme et ses hallucinantes dérives qui ont conduit des personnes derrière les barreaux pour quelques mots, voire pour une blague potache sur le nom de son réseau Wifi. Mais il y a aussi un autre délit que réprouve cette même démocratie, celui d’incitation à la haine raciale, consacrant le fait que le racisme n’est pas une opinion, mais un délit. Idem pour l’homophobie dont le FN se fait souvent le héraut. Pas facile de conjuguer démocratie et liberté d’opinion. Alors, certes, on m’objectera a raison que notre régime en matière d’expression est répressif et c’est heureux. D’ailleurs, la probabilité est faible que Philippot ne prononçât qu’une seule parole ouvertement raciste. Mais ici, nous sommes sur le terrain de la politique, et non seulement du Droit. Il y est question de luttes, et non de jugements. L’argument démocratique est une facilité rhétorique. Il rassure et assure à celui qui le prononce sa place dans le bon camp, celui des démocrates respectueux des principes moraux. Et tant pis si ces principes laissent la parole à des idéologues dont la dangerosité n’est plus a prouvé. Il aura fait le bon choix, suivant le chemin démocratique, avant de se repentir d’une sincère tristesse devant la montée en puissance d’un parti qu’il sait dangereux mais auquel il ne peut s’opposer. Ou alors, sur le terrain des idées. Mais on y viendra plus tard, à cette question.

Le FN met en danger la démocratie. Il met en danger des vies. « Nous bloquons des amphis, vous détruisez des vies », était l’un des slogans trouvé (et plutôt bien trouvé, d’ailleurs, faudrait que je me renseigne sur sa provenance) par les joyeux fossoyeurs de la démocratie. La lutte doit bien commencer quelque part, si l’on ne veut pas se résigner à voter chaque fois pour le moins pire pendant que se diluent lentement les idées frontistes dans le discours commun. Fossoyeurs de la démocratie, nous ? Je ne parlerais pas pour les autres, mais si c’est cette démocratie là que l’on enterre, celle qui permet la montée d’un tel parti en toute tranquillité, qui voit sa classe politique renouvelée tout les 30 ans, tandis que se crée un notabilisme de députation, je me joins à la tâche. Pour dessiner quelque chose de beau, il faut bien accepter de multiplier les brouillons. Pis, si on pouvait en profiter pour faire un truc un peu plus juste et égalitaire, je ne dirais pas non.

Je passerais rapidement sur les arguments tenant plus de l’attaque ad hominen, nous traitant de bobos, de privilégiés (ce que nous sommes, et dont nous sommes conscients), qui n’ont pas conscience des réalités du monde. C’est l’ennui d’étudier dans une école aussi critiquable lorsque l’on se joint à ces critiques. L’Ecole des Affaires publiques est elle un véritable problème en tant qu’organe de reproduction des élites ? Oui. Y’a t’il un manque flagrant de mixité sociale ? Oui. J’ai fait ma licence de Droit dans une fac auvergnate, je sais de quoi je parle. Y’a t’il un lien entre ces origines sociales et les idées développées par les étudiants ? Oui, évidemment. Est-ce suffisant pour disqualifier ces idées ? Non. On invoque bien trop souvent notre déconnexion de la réalité pour disqualifier nos propos comme déconnectés de la réalité, négligeant de porter le même jugement sur les idées politiques dans un sens plus générale. Surtout, cela ne constitue pas un raisonnement, et n’est donc pas à même d’être porté au débat. Remarquez, cela explique peut être la récurrence de l’argument : il évite le débat, concluant sur la suffisante certitude de celui qui assène le propos. C’est pour cela que je ne me range pas du coté de ceux qui attaquent le FN sur le fait que tout les cadres soient issus de prestigieuses formations, notoires héritiers. Cela ne suffit pas, seul, pour disqualifier une personne en termes politiques. Est-ce parce que Philippot est sorti d’HEC qu’il ne peut pas être autre chose qu’un néo-libéral ? Mais alors, où a étudié Lordon[3] ? Bref, pas besoin d’épiloguer. Si vous voulez combattre le FN sur le terrain des idées, préparez les vôtres.

C’est d’ailleurs parfait que j’évoque cela, puisque c’est mon troisième point. Admirez la transition. Alors, l’autre argument en faveur du débat est l’un de ceux avec lequel je ne peux m’empêcher de reconnaitre ma sympathie : il faudrait débattre avec eux pour les « détruire ». Ha, ce serait si beau. Mais en même temps, qu’attendons nous ? Cela fait 44 ans que le parti existe, qu’est ce qu’il s’est passé entre temps ? Y’aurait il une faille dans le débat démocratique ?

Le FN étant présent sur les plateaux télés depuis des années, la réponse est assez évident : Non, le débat ne permet pas de les détruire. Déjà, parce que « participer au débat, c’est déjà en accepter les termes ». Débattre avec le Front National, cela revient à reconnaitre à leur idée une autorité suffisante pour que l’on puisse en débattre. Et à ce jeu, on perd toujours. Le FN ne convainc pas par ses idées, il convainc par ses propos : les électeurs n’écoutent pas pour apprendre quelque chose, mais pour se voir confirmer ce qu’ils pensent déjà savoir. Comme une idée honteuse qu’on attendait simplement d’entendre exprimer à haute voix pour oser la proférer. Le débat n’est pas un monde à part où règne l’autorité de la lumineuse vérité. Il se déroule dans un espace politique donné, et se poursuit dans l’intersubjectivité : c’est à dire autant dans la tête de celui qui écoute que celle de celui qui parle. Qu’aurait changé le débat avec Philippot ? Il aurait convaincu ceux qui l’étaient déjà, tandis que ses contradicteurs auraient été convaincus par des idées qu’ils avaient déjà entre eux.

Et puis, ces idées auraient été mises à égalité avec les votres. Comme si l’on pouvait discuter du racisme, tranquillement débattre du sort des personnes racisées, des populations précaires, ou déjà en danger pour 100 autres raisons, tenant à leurs amours, à leur genre, à leur passé… Mettre leurs vies sur la balance du débat politique, comme si c’était normal. Peut être était ce sinon l’orgueil de croire que l’on aurait pu lui faire changer d’avis rien qu’en débattant avec lui. Une chose que je peux croire lorsque l’on discute avec un électeur, pas avec un cadre, pas avec un entrepreneur politique. On ne débat pas du racisme, point. On ne lui ouvre pas de tribune. Quand il fait trop de bruit, on lui dit de se taire. Parce qu’il se joue plus que la liberté d’expression : le racisme tue. Le FN tue par ses idées, et par les actions de groupes identitaires qui assurent parfois le service d’ordre de ses meetings.

Pour finir, le FN ne respecte pas les termes du débat démocratique. Il ment, insinue d’ignobles propos, multiplie les vérités invérifiables, ne reconnait pas à ses adversaires la légitimité qui est la sienne. Impossible de discerner le vrai du faux dans le propos d’un représentant du FN. De tout bois, il fait feu. On ne débat pas avec ces gens, d’ordinaire. Ce n’est pas parce qu’ils sont soutenus par des millions qu’ils sont respectables et crédibles. Ce n’est pas parce qu’une idée plait qu’elle est une bonne idée. Ce n’est pas parce que le FN séduit tant de Français que soudainement les idées complètement connes qu’ils développaient prennent l’atour de la vérité. Ca reste de la merde. Ni plus, ni moins. Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux qu’ils font foi. Ils sont justes plus nombreux. Non, ce n’est pas très rousseauiste comme discours, je confirme.

Alors, on me dira que cela lui fait de la pub, que ça confirme sa position de victime, et que nous sommes des fascistes. Je pensais que sa présence sur tous les plateaux télés suffisait pour sa publicité. J’ignorais que notre action de mardi avait permis aux français de découvrir le Front National. Ce que je peux être tête en l’air quand je suis trop occupé à fossoyer la démocratie avec des gens sympas. Allez, un peu de sérieux : ce n’est pas ça qui fera sa pub. Sa publicité est assuré par la crédibilité d’être invité dans une des plus grandes écoles françaises, pour débattre dans une ambiance détendue, où l’on prendrait soin de ne pas trop vexé l’invité, parce que c’est aussi ça la politique. Sa publicité est assurée par les nombreux processus qui ont permis sa normalisation.

A ce sujet d’ailleurs, se pose la question de la poule ou de l’oeuf, qui devrait plus se poser. Est-ce que le FN s’est lui même normalisé et a commencé à gagner des voix, ou est ce parce qu’on l’a présenté comme normalisé qu’il a aspiré les voix de ceux qui n’attendaient que cette caution pour les soutenir contre un système qui ne les représente plus ?

La question est posée dans de nombreux ouvrages, notamment « Les faux semblants du Front National – Sociologie d’un parti politique », de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, et Nonna Mayer. Le chapitre d’ouverture sur la dédiabolisation répond à cette question de la façon suivante : en fait, un peu des deux, mais rien n’aurait été possible si les médias n’avaient pas tacitement acceptés eux mêmes de les présenter sous un jour plus favorable. Facile ensuite de dire que l’on doit répondre à la demande en termes de représentation, quand les processus s’entrecroisent. Il faut faire un choix. J’ai fait le mien. Jamais je n’accepterais le FN dans ma fac pour les raisons précédemment développées.

Traitez nous de tous les noms, mais si l’on veut lutter contre l’extrême droite, il faut commencer quelque part. Se draper de votre probité rassurante ne vous empêchera de voter pour le moins pire, commettant un affront semblable à la démocratie que vous semblez vivre pour défendre. Si vous êtes de gauche, arrêtez d’accepter les termes du débat. Est-ce que la Droite les accepte, elle ? Quand le FN multiplie les mensonges en débat, profite de cette ère de la post-vérité, et la gauche devrait accepter elle de jouer avec les règles qu’on lui impose, au motif qu’elle est respectable ? Peut être est-ce une confortable excuse pour ne pas se renouveler. « Nous ne sommes pas comme eux, nous », et bientôt vous ne serez plus. Cela ne veut dire qu’il faut que la gauche embrasse la fange populiste dans laquelle se roule la droite et l’extrême droite, mais qu’elle accepte de jouer le méchant, même si ça fait un peu chier. Accepter les règles comme étant donné donc immuable, c’est leur ôter leur sens politique. C’est d’ailleurs ce qui fait que le FN réussit si bien quand c’est l’extrême gauche qui est traité comme coupable : l’extrême droite ne remet pas en cause le système. Elle entend en exacerber certains traits, le modifier peut être, mais en garder la trame. L’on imagine même plus possible que les choses changent, et voit d’un oeil mauvais la position de l’extrême gauche qui rappelle qu’un autre monde est possible.

Mais merde, un autre monde est possible. Et souhaitable. Proche ? Non. Réalisable ? Si seulement. Comme dirait le poète, l’on ne se bat pas dans l’espoir du succès, non, c’est encore bien plus beau lorsque c’est inutile.

Pour conclure ce billet ridiculement long, félicitations et merci à ceux qui ont organisé le sit-in et l’action dans son ensemble. Bravo à Solidaires, au SAG, et puis aux gens qui étaient là, et qui se sont assis pour chanter.

Didymus

[1] Oui, ça existe. Enfin, non, ca n’existe pas si on veut être cohérent, mais ce n’était pas le but recherché par les détracteurs.

[2] Du moins, que je n’avais pas osé imaginer

[3] Je ne suis pas un Lordon fan, flemme de débattre de ça.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s