Le terrorisme est il une construction sociale de la réalité ?

 

Ce billet constitue une réflexion très personnelle, et donc très lacunaire, visant à compléter, pour satisfaire les tourments de mon esprit, un débat entamé lors d’un cours sur les théories constructivistes et les relations internationales. La question qui nous fut posée au détour d’un point de cours fut celle de savoir si le terrorisme constituait à nos yeux un simple label, une appellation visant à délégitimer la violence de l’Autre, l’expression d’une domination. Cette approche est empruntée par des sociologues et politistes empruntant la tendance du constructivisme radical. Affirmer cela, revient plus ou moins à affirmer que « le terrorisme n’existe pas« [1]. Est-ce si absurde ? La question mérite effectivement d’être posée, puisqu’elle constitue le terreau d’une foisonnante réflexion universitaire.

Alors, évidemment, c’est un terrain glissant. Affirmer d’emblée que « le terrorisme n’existe pas« , c’est s’opposer à une vague de critique, portant tout autant sur le terrain de la morale que de la rigueur scientifique. C’est pourtant ainsi que Didier Bigo commence son article sur « L’impossible cartographie du terrorisme« . Affirmation tout de suite nuancée par la suivante : « plus exactement, ce n’est pas un concept utilisable par les sciences sociales et la stratégie. En revanche l’usage du terme a une forte signification politique« . Le propos de l’auteur est ensuite plus complexe, puisqu’il assimile le terrorisme à une relation que l’on entretient avec l’acteur, et qui sert à désigner la violence de l’Autre que l’on pense illégitime. Ce serait un cadre de délégitimation de la violence.

Mais est-ce suffisant pour dire que le terrorisme n’est qu’une construction sociale ?

C’est une question très complexe, parce qu’elle repose parfois sur une mauvaise compréhension de ce qu’est une construction sociale. Parler du terrorisme comme construction ne vient pas à nier son existence, mais à penser autrement son appréhension. Postuler le caractère construit d’un fait, ce n’est pas nier son existence. Pour reprendre l’exemple de Bruno Latour, un mur de briques est une construction, cela n’altère pas sa solidité. Cela mène simplement à s’interroger sur ce qu’il peut bien faire là, sur qui l’a construit, et pourquoi.

C’est l’approche que va développer Lisa Stampnitzky dans son ouvrage Disciplining terror: how experts invented terrorism, en s’interrogeant sur ce qui a pu construire le terrorisme, et en se concentrant sur le rôle des experts. Dans cet ouvrage, l’auteure démontre que le terrorisme est en effet une construction, en un certain sens, puisqu’en s’appuyant sur l’évolution de l’expertise en matière terroriste, apparu dans les années 1970, la notion a été façonnée par les experts et par les agendas politiques. Au départ considéré comme une forme de violence utilisée dans les cadres d’insurrection, l’internationalisation du terrorisme, dès 1968 (bien que l’auteure préfère retenir la date clef de Munich 1972), cause un « débordement des conflits locaux sur l’international« , qui va progressivement faire du terrorisme un objet d’étude à part entière, déconnecté plus ou moins de l’étude de ces conflits locaux.

La rupture essentielle causée par cette nouvelle expertise est illustrée par le traitement qui était fait par les experts des insurgés et celui qui sera réservé aux terroristes. Les insurgés étaient considérés comme des êtres rationnels, agissant au nom d’une cause politique identifié, donc politisé, et dont la moralité n’était pas forcément remise en cause. D’ailleurs, avant les années 1975/80, la question de la morale était délicate pour les experts mais non pas parce qu’ils craignaient que l’on reproche à leurs écrits d’être des excuses, mais plutôt parce qu’on pourrait leur reprocher de porter un jugement de valeur sur les actes des insurgés en introduisant une dimension morale. Cette rupture aurait été causée selon l’auteure par la politisation de l’expertise, au travers d’auditions devant la Chambre des représentants, qui ont inscrit le terrorisme sur l’agenda politique. Durant le renouveau de la guerre froide, le terrorisme sera d’ailleurs utilisé comme argument politique puisque l’on parlera de la Soviet Theory, selon laquelle le terrorisme était financé par l’URSS.

Après la fin de la guerre froide, orphelins d’ennemis, l’Islam aurait remplacé l’URSS. Cette approche a été démultipliée à partir de 1993, et surtout avec le 11 septembre 2001. La rhétorique du mal domine désormais l’approche du terrorisme. Dans le discours néoconservateur, les terroristes agissent ainsi parce qu’ils sont mauvais, parce qu’ils sont du coté du mal. Le terrorisme a progressivement perdu son caractère tactique pour devenir une identité. On parle désormais de « groupes terroristes » pour désigner toutes les causes, sans distinctions de revendications, de géographie, de culture, d’histoire. Cette approche généalogique du concept met en lumière des éléments intéressant. L’auteure y évoque aussi les difficultés de définition de la notion par les experts.

Et effectivement, les débats sur la définition peuvent durer des heures. A. Schmidt et A. Jongman dans « Political terrorism » relèvent 109 définitions du terrorisme. D’après Abir Ghanem-Larson, ils relèvent en gros que ces définitions évoquent  « l’utilisation de la violence dans 83% des cas, les raisons politiques dans 65% d’entre elles, des actes inspirant la terreur dans 51% de ces définitions, et enfin des actes faisant le plus souvent des victimes civiles est présent dans 37 ,5% des cas[2]« . On trouve une absence de consensus parmi la définition. Quelque chose qui n’étonne pas Lisa Stampnitzky : le terrorisme constitue pour elle une notion construite afin d’appréhender de façon rationnelle une pluralité d’actes différents. Chaque auteur finirait par construire son propre terrorisme.

Il me semble pourtant qu’il est possible de trouver une définition du terrorisme, à condition de ne considérer celui ci que comme une tactique. C’était d’ailleurs l’approche privilégiée par les experts et les chercheurs dans l’ère insurrectionnelle, avant 1968 et l’internationalisation du terrorisme. Une définition particulièrement pertinente me parait être celle de Raymond Aron : « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportions avec ses résultats purement physiques[3]« . Elle a l’avantage d’être neutre, et de faire reposer l’appréhension de l’acte comme terroriste sur la relation existant entre l’acteur et la cible. Surtout, elle résume le terrorisme à l’acte, et non à une identité : l’étiquette terroriste est apposée a posteriori de l’acte, en fonction de ses effets psychologiques. Il est une sorte de dérivée d’un acte criminel.

C’est d’ailleurs ainsi que notre Droit comprend le terrorisme. Apparu en 1986, la spécificité du terrorisme selon Vincent Sizaire « est d’être en quelque sorte une infraction dérivée, se greffant sur des crimes et délits de droit commun[4]« . N’importe quel acte terroriste peut être jugé en tant que tel : meurtre, assassinat, agression, voire crime contre l’humanité. Mais c’est l’intention particulière, celle de « terroriser », qui va faire de l’acte une infraction particulière. Et cette intention, c’est souvent celle de l’acteur.

Il n’y a pas d’acteurs terroristes, dont le terrorisme constitue l’identité. Le terrorisme est un moyen d’action pour un groupe. Le fait de considérer un acteur comme un « groupe terroriste » tend à la réification de problématiques locales, de revendications diverses. Dire que Daech est un groupe terroriste est incorrect en soi. C’est une organisation qui pratique le terrorisme, mais c’est aussi un groupe combattant, qui mène ce que l’on pourrait qualifier d’une insurrection, à la condition de vider ces termes de toute considération morale. Cependant, les actions de ses membres ou affiliés en France par exemple relèvent effectivement du terrorisme, puisque la volonté des acteurs est réellement de créer un traumatisme. Leur but n’est pas de mettre à bas les structures politiques de la région, et ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une guerre, un terme utilisé un peu à l’arrache, il me semble, bien que j’ai peu de légitimité pour en juger. Et cependant, si les actes en question sont terroristes, les acteurs, eux, se reconnaissent comme étant des combattants.

C’est d’ailleurs le cœur de l’aphorisme populaire selon lequel « les terroristes d’aujourd’hui sont les combattants de la liberté de demain ». Séduisant mais pourtant faux. Le fait d’être un combattant de la liberté n’est pas antithétique avec le fait d’être un terroriste. C’est que l’on accole à ces deux termes des considérations morales qui paraissent irréconciliable. Mais si l’on considère le terrorisme comme une seule tactique, un moyen au nom d’une fin, il me parait possible de les concilier. Le combat pour la liberté est la fin, le terrorisme est le moyen, il s’agit de deux niveaux différents. D’ailleurs, cet aphorisme a aussi l’immense défaut d’exclure la possibilité d’un terrorisme d’État, qu’on imagine mal comme un combattant de la liberté.

Au final, il me semble que c’est dans l’intersubjectivité que se construit la qualification de terroristes. Quand je dis « il me semble », j’entends surtout que je m’accorde avec le grand nombre d’auteurs qui sont arrivés à cette conclusion, et non que cette conclusion soit de moi. En somme, le terrorisme n’est pas forcément un « label », il semble constituer un élément d’analyse pertinent pour qualifier certaines situations, et ce d’autant plus lorsque les acteurs s’accordent sur la portée de l’acte. Mais le terme « terroriste » semble se rapporter uniquement à des actes, et surtout à des actes dotés d’une particulière intention. Le terrorisme est une tactique, utilisée par de nombreux groupes, parce qu’elle fonctionne. Le terrorisme devient cependant label lorsque l’on souhaite faire du terrorisme une identité, où que l’on qualifie un acte comme tel alors que l’intention de l’auteur est plus ambigüe. Surtout, la qualité politique de l’acte parait essentielle. C’est ce qui fait de Dylan Roof un coupable d’actes de terrorisme et des tueurs de Columbine des assassins, pour prendre des exemples pas trop casse gueule. Je pense donc que les constructivistes radicaux ont tort de penser que nommer le terrorisme est la seule chose qui le fait exister. Le terrorisme parait exister comme tactique, et ce n’est pas uniquement un label apposé par le dominant. Toutefois, ce n’est pas exclure l’instrumentalisation du terrorisme par le dominant. Mais supposer que l’usage du terme terrorisme par le dominant est suffisant pour en faire un instrument de délégitimation me parait être issu de l’hypothèse que le terrorisme constitue de base une notion péjorative, alors qu’en l’occurrence l’usage péjoratif du terme relève de la construction, puisqu’on peut le vider de toute considération morale. Enfin, quand je dis « on peut », cela suppose toutefois un certain effort de bonne volonté, et je ne chercherais pas à nier que le terme est complètement instrumentalisé et sert clairement uniquement d’élément de délégitimation. Aujourd’hui l’usage du terme tend clairement à n’être qu’un label. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à être stupides qu’on peut leur laisser le monopole de l’usage de termes. Enfin, ce n’est que mon avis, qui peut très largement être nuancé, complété, discuté et contredis. De toute manière, il m’est impossible de développer une réflexion complète sur le terrorisme, soyons réalistes.

Didymus

[1] Didier Bigo, « L’impossible cartographie du terrorisme », Cultures & Conflits [En ligne], Articles inédits, mis en ligne le 25 février 2005. URL : http://conflits.revues.org/1149

[2] Abir Ghanem-Larson, Essai sur la notion d’acte terroriste en droit international pénal, thèse soutenue à l’Université Aix-Marseille, sous la direction de Xavier Phillipe, le 31 janvier 2011

[3] Raymond Aron, Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Levy, 1984 (1ère éd. 1962), p276

[4] Vincent Sizaire, Quand parler de terrorisme ?, Le monde diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2016/08/SIZAIRE/56077

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